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Turquie

ELIF SHAFAK, Les Fleuves du Ciel

EN BREF

Un récit historique  qui commence en Mésopotamie sous le règne du roi  Assurbanipal  au VII siècle avant Jésus Christ, qui se  poursuit à Londres en 1840  avec l’ascension d’un jeune garçon à la mémoire prodigieuse, se poursuit en Irak en 2014 avec Naryn, une jeune Yézidie et se clôt  en 2018 sur une péniche londonienne  avec Zalleekhah, chercheuse en hydrologie.

POUR ALLER PLUS LOIN

Un joli patchwork

À l’instar de ces quatre vies le roman emprunte à des genres différents. 

Si l’histoire de ce roi lettré et cruel qui a régné sur l’Assyrie tient  parfois du conte en raison de la trahison de son conseiller qui lui reproche sa gestion de l’eau et qui périra brûlé vif, la vie d’Arthur au XIX siècle n’est pas sans évoquer Dickens qu’il va d’ailleurs côtoyer. 

En effet l’enfant surnommé le roi des égouts et des taudis, depuis sa naissance sur les bords de la Tamise, vit dans la misère entre une mère souffrante et un père alcoolique et violent. Pour peindre le destin de cet enfant intelligent Elif Shafak a recours au  réalisme social, elle n’hésite pas à évoquer l’âpreté des vies des ferrailleurs, l’insalubrité de la ville, le choléra qui emporte l’un des frères d’Arthur, l’école qui, avec sa rudesse, ne contribue pas toujours à extirper les enfants du cloaque dans lequel ils vivent enfin les rues parfois immondes en raison des défécations des chevaux. 

En revanche le roman cède au témoignage historique dès lors que l’auteur aborde le sort des Yézidis. On croit lire une biographie en suivant ce baptême sans cesse reculé qui mène la jeune Naryn  du Tigre en Irak jusqu’au mont Sinjar, considéré comme le berceau de ce peuple.En dénonçant les persécutions dont ont été victimes ceux que l’on surnomme « les adorateurs du diable » Elif Shaffak s’engage en dénonçant la cruauté et le fanatisme de Daesh qui a procédé au génocide d’une minorité peu connue.

Enfin avec ses déboires amoureux, Zalleekhah s’affirme  résolument comme  une héroïne contemporaine en cherchant à s’affranchir à la fois de la tutelle de son oncle et de son mari. C’est une émancipation féminine, une quête de la liberté qui lui fait découvrir également l’homosexualité.


Histoire d’eau

 L’auteure se sert de la formule H2O,  pour lier les 4 personnages car la molécule forme un tétraèdre  presque parfait.En effet Arthur en raison de sa passion pour Ninive et l’écriture cunéiforme part faire des recherches en Mésopotamie. Accueilli par les yézidis Il rencontre une fakra, Leila qui n’est autre que l’arrière grand-mère de Naryn. Or cette jeune yézidie va également croiser la route de Zallekhah et de Nen qui vont extirper l’enfant des griffes de Daesh et lui offrir une nouvelle vie.


Au delà des siècles différents, l’eau chemine  afin de tisser  des liens entre les différents personnages. La culture d’Arthur s’explique par la goutte d’eau  d’Assurbanipal qui en tombant sur son front a scellé son destin, tout comme l’eau de Laesh que porte Naryn contient le flocon de neige qui s’est  jadis posé sur le front d’Arthur à sa naissance.

Un emboitement subtil s’opère alors qui semble n’avoir pour but que d’abolir les frontières  temporelles pour nous  faire réfléchir au déclin des civilisations et à la place des hommes au sein de ce monde ainsi qu’à celui de l’eau.La narration ne cesse de suivre le cours capricieux des fleuves: le Tigre,L’Euphrate, la Tamise.

.. Au delà des siècles, les personnages semblent fusionner, reliés par un même livre  « Les Ruines de Ninive » . Ce livre que découvre Arthur s’intéresse aux Assyriens et aux Yézidis, or il figure également parmi les livres préférés de l’oncle Malek qui le prête à sa nièce. À défaut l’écriture cunéiforme, les Lamassus, le British muséum  viennent compléter ces fils destinés à relier les différents protagonistes. Les tatouages que porte la grand-mère de Naryn  font écho à ceux de Nen et de Zaleekhah.

Quant à l’épopée de Gilgamesh, elle est le véritable fil conducteur qui permet de comprendre que la quête d’Arthur est de  même nature que celle de son héros épique.Tous deux sont mus par le besoin de savoir, de découvrir, de voyager, toujours en mouvement. Voués tous deux à mourir, seule la transmission de leur histoire leur permet de défier le temps.

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