Ian Manook, Débâcle

Alors que l’URSS s’effondre, un homme chargé d’une mission doit retrouver un ancien prisonnier du régime dans la taïga. Commence alors ce qui s’apparente à une chasse à l’homme.

Un faux roman policier
Manook joue en fait avec les codes du roman policier puisque le héros Piotr, âgé de 28 ans a été membre du KGB. Au nom de son passé il doit effectuer une dernière mission en retrouvant un homme du nom de Poliakov et le tuer. Pour sauver sa mère des griffes du KGB, Piotr n’a pas le choix.Une espionne aux yeux vairon qui semble épier sa conversation avec un archiviste dont on sait qu’il ne le reverra pas, puis un avertissement quant au commanditaire de la mission : le suspens est lancé !
S’’ensuit une traque dans la taïga qui permet alors à l’auteur d’orienter son roman vers le récit d’aventures. On songe à Michel Strogoff, car les péripéties et les rencontres s’accumulent dès que Piotr atterrit à Balitisky point. En compagnie de Liouba, une jeune fille trappeur, il va devoir affronter les dangers de la forêt non seulement les animaux, ours, loups, des prédateurs dont il doit se méfier, mais aussi la nature avec ses plantes toxiques ainsi que la glace menaçant de se fissurer. Au duo initial se greffent bientôt Yuliana, une jeune prostituée malmenée par la vie, le pilote Vassili et Sacha un jeune garçon âgé de 5 ans. Dans cet environnement hostile se crée une solidarité qui leur permet de se protéger à tour de rôle d’une noyade, d’un incendie et même de la brutalité de certains hommes prospecteurs ou militaires.
Dénonciation d’un système


Une religion sans conscience
La religion n’est pas épargnée, pour échapper aux persécutions les membres d’une famille appartenant à la secte des orthodoxes des vieux croyants vivent comme des ermites au coeur de la taïga.Le pope de Balitsky Point veut d’ailleurs les mener au bûcher. Or, ce dernier, censé représenter la religion orthodoxe russe, est loin d’être un exemple puisqu’il n’hésite pas à tromper sa femme et à violer la jeune prostituée, Liouba.
En effet, Manook, en prenant comme ancrage l’effondrement de l’URSS en 1991, nous incite à réfléchir sur la nocivité des hommes et des systèmes en opposant une nature sauvage et belle à un système corrompu et miné par une idéologie n’ayant cure du peuple et des hommes ordinaires.
Les grands chantiers soviétiques de Sibérie ont souvent été réalisés par des prisonniers, les zekks dont plus de 200000 périrent de froid, de faim ou de mauvais traitements au point que certaines routes s’intitulent « route des os ». On comprend que les délations se nourrissent de cupidité, d’ambitions et que, du jour au lendemain, de bons communistes peuvent se retrouver au goulag, uniquement pour satisfaire les appétits politiques de certains.Chantages, oppressions, assassinats afin de s’inventer un passé ou redorer son blason sont monnaie courante pour les apparatchiks : Béria n’a-t-il pas tué son père adoptif?La débâcle du système soviétique est l’occasion de mettre à nu toutes les turpitudes des hommes, les collusions entre mafieux, oligarques et politiques.

Roman écologique?
Manook semble se faire le défenseur de la nature et suivre les idées de Rousseau selon lesquelles tant que les hommes ignorèrent la propriété, ils vécurent » libres, sains, bons et heureux ». Toutefois l’inégalité dénoncée par Rousseau devient sous la plume de l’auteur les conséquences d’un régime au sein duquel la misère est toujours prégnante : à Balitsky Point, comme dans toute l’URSS, les gens se saoulent pour oublier leur morne existence.
Ainsi les hommes symbolisant la civilisation sont souvent dépeints comme des brutes épaisses, des soudards régis par la cupidité ou le sexe, des homme sans foi, ni lois indifférents aux malheurs d’autrui, les forts ne songeant souvent qu’à exploiter et exercer leur domination sur les plus faibles.La taïga dès lors apparaît comme un refuge. Elle offre à Liouba, la jeune prostituée une parenthèse de pureté.Au sein de la nature elle peut oublier les sévices qu’elle a vécus, incestes, viol, abus divers afin de prodiguer tous ses soins à un enfant qui n’est pas le sien.La taïga lui permet de se métamorphoser et de se révéler endurante, courageuse voire maternelle.
Piotr et Liouba, les deux personnages principaux incarnent donc cette dualité entre nature et civilisation.La nécessité pour Piotr de se dénuder au sein de la taïga et de plonger dans l’eau peut être perçue comme une métaphore, celle de l’homme devant se délester de toute une idéologie afin de pouvoir renaître.
Roman d’apprentissage
Ce roman se transforme ainsi peu à peu en roman d’initiation. Liouba devient son mentor et lui apprend à survivre dans un milieu hostile. Elle aiguise sa vue afin qu’il puisse identifier des empreintes laissées par les animaux, car si Lioiuba est capable de décrypter les signes laissées par la nature, Piotr est totalement désorienté et perdu dans ce milieu nouveau. Manook ne peut s’empêcher d’opposer la jungle urbaine et ses dangers, à cette forêt capable de piéger celui qui en ignore les règles, mais au sein de laquelle la solidarité n’est pas un vain concept, contrairement aux villes soviétiques, où chacun ignore qui est son voisin.Peu à peu Piotr commence à comprendre que ceux qui vivent dans ces lieux ont choisi de se soustraire à tous les diktats imposés par une société ou une idéologie.Progressivement il devient sensible à la beauté de ce qui l’entoure, tisse des liens avec les animaux notamment le cerf, animal totem de FIodor, le père de Liouba.


Le cerf : un cheminement nécessaire
En effet le cerf rythme tout le roman. Il apparaît dès le premier chapitre à l’intérieur d’un rêve prémonitoire qui semble augurer tout aussi bien la victoire de Fiodor sur un système que celui de Piotr sur la taïga et son passé. Il réapparaît au chapitre 4 lors d’un combat l’opposant à un ours, puis, dans le chapitre 11, lors d’une confrontation qui tient plus, pour Piotr, de la reconnaissance. Chacune de ses apparitions a pour but , en partie, de resserrer les liens qui se tissent insidieusement entre la nature et Piotr au point qu’au chapitre 28 le sourire que le cerf semble esquisser correspond au sentiment de plénitude que Piotr ressent alors.Ce cerf bienveillant, à l’instar de la voix de Fiodor qui le guide dans la taïga le rapproche également et inexorablement de sa vérité familiale.
Pour conclure
.Un roman palpitant, rempli de rebondissements qui fleure parfois avec le chamanisme et dont les descriptions de la nature, par leur force poétique recèlent la pureté et la beauté de ce monde méconnu de la taïga.
